Accueil / ÉCONOMIE / Comment l’explosion de la dette publique a fragilisé le régime Bongo jusqu’au point de rupture

Comment l’explosion de la dette publique a fragilisé le régime Bongo jusqu’au point de rupture

Le 30 août 2023 ne s’explique pas uniquement par la politique. Derrière la chute du régime d’Ali Bongo Ondimba se cache aussi une réalité économique plus silencieuse mais tout aussi déterminante : celle d’un État progressivement asphyxié par sa propre dette. En quatorze ans, l’endettement public du Gabon est passé de 1 368 milliards de FCFA en 2009 à près de 7 500 milliards à la veille de la transition, soit une multiplication par plus de cinq. Une dérive qui raconte, à elle seule, l’histoire d’un pouvoir fragilisé de l’intérieur.
La première phase de cette trajectoire s’ouvre entre 2009 et 2016, au début du premier mandat d’Ali Bongo. Durant cette période, la dette publique connaît une accélération continue, passant de 1 368 à 3 343 milliards de FCFA. En sept ans, elle est multipliée par 2,4. Plus frappant encore, cette progression intervient dans un contexte international particulièrement favorable au Gabon : le pays bénéficie alors de cours pétroliers élevés, avec un Brent oscillant en moyenne autour de 79 dollars le baril et culminant à plus de 110 dollars en 2011 et 2012. Malgré cette manne, les finances publiques se dégradent. Dans le même temps, la masse salariale de la fonction publique explose, bondissant de 321 à 732 milliards de FCFA. Pour nombre d’analystes, cette séquence constitue le début du décrochage entre richesse nationale et soutenabilité budgétaire.
Une deuxième phase plus atypique apparaît entre août 2017 et octobre 2019. Sur cette période, la progression de la dette ralentit nettement et connaît même, en 2017, son unique recul sur l’ensemble de l’ère Bongo. Les chiffres font état d’un désendettement de 243 milliards de FCFA cette année-là, tandis que la masse salariale reflue progressivement. Cette parenthèse est d’autant plus notable qu’elle intervient dans un environnement pétrolier moins favorable, avec un baril retombé autour de 63 dollars en moyenne. Si la dette repart ensuite légèrement à la hausse, son évolution demeure contenue, atteignant environ 3 700 milliards de FCFA fin 2019. Plusieurs observateurs y voient rétrospectivement une période de stabilisation relative dans un appareil d’État déjà fragilisé par les séquelles de l’AVC du chef de l’État en 2018.
Puis survient la rupture. Entre fin 2019 et août 2023, le Gabon bascule dans une troisième séquence, celle de l’explosion. En moins de quatre ans, la dette publique double pratiquement, passant de 3 700 à 7 500 milliards de FCFA. Le choc est particulièrement brutal entre novembre 2019 et décembre 2020, période durant laquelle le stock de dette bondit de plus de 2 700 milliards de FCFA en seulement quatorze mois. Ce niveau d’endettement fait franchir au pays le seuil communautaire de convergence de la CEMAC fixé à 70 % du PIB, une limite qu’il ne respectera plus par la suite.
Cette détérioration rapide ne reste pas sans conséquences. Les tensions de trésorerie s’intensifient, les arriérés de paiement se multiplient auprès des fournisseurs de l’État, et plusieurs secteurs stratégiques commencent à vaciller. Les compagnies d’énergie, entre autres, voient leurs créances s’accumuler, contribuant à la crise structurelle des délestages qui affecte encore le pays. À mesure que les finances publiques se contractent, la capacité de l’État à assurer ses fonctions essentielles se réduit, nourrissant l’impression d’un système arrivé à saturation.
Depuis 2023, les nouvelles autorités ont engagé un audit complet de la dette publique et amorcé des discussions avec les partenaires financiers internationaux autour d’un programme de redressement budgétaire. Les premiers indicateurs disponibles font état d’un léger reflux de la dette en 2024, signe d’une tentative de stabilisation après plusieurs années de dérive.
Mais au-delà des chiffres, le constat qui s’impose aujourd’hui est plus politique qu’économique : l’effondrement du régime Bongo n’a pas seulement été celui d’un pouvoir contesté, il a aussi été celui d’un modèle budgétaire devenu insoutenable. Dans les couloirs du pouvoir comme chez les économistes, une lecture s’impose désormais avec force : la dette n’a pas provoqué à elle seule le 30 août 2023, mais elle en a incontestablement préparé le terrain.