Présent au Sommet d’affaires de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique () organisé à Malabo en Guinée équatoriale, Yohann Moussadji Nzamba a pris la parole, au cours de séances de réseautage pour appeler le Gabon à forger ses propres acteurs économiques stratégiques. Son intervention a suscité un écho au sein de la diaspora gabonaise et chez certains observateurs du secteur privé africain.
Le Sommet d’affaires de l’OEACP, tenu à Malabo, capitale de la Guinée équatoriale, s’est imposé ces dernières années comme l’une des plateformes de référence pour le dialogue entre les secteurs public et privé des pays membres du groupe ACP, une organisation qui regroupe plus de soixante-dix États d’Afrique subsaharienne, des Caraïbes et du Pacifique. C’est dans ce cadre que Yohann Moussadji Nzamba, entrepreneur gabonais fondateur du cabinet Interface Consulting, a choisi de formuler un plaidoyer en faveur d’une refondation du rapport du Gabon à son propre tissu économique. Il a surtout multiplié les échanges avec plusieurs investisseurs potentiels et entrepreneurs concernant sa vision des affaires.
Dans une prise de parole relayée sur les réseaux sociaux à son retour de Malabo, il a posé un constat sans détour : « La croissance du Gabon ne se décrète pas de l’extérieur, elle se construit de l’intérieur. » Une formule qui résume l’essentiel de son propos : la transformation durable du pays passe, selon lui, par l’émergence de ce qu’il nomme des « champions nationaux » des acteurs économiques locaux disposant de la capacité à opérer à grande échelle, à s’imposer sur les marchés régionaux et à peser dans les secteurs stratégiques.
L’intervention de Moussadji Nzamba s’inscrit dans un contexte particulier pour le Gabon. Depuis le coup d’État militaire d’août 2023 qui a mis fin à la présidence d’Ali Bongo Ondimba et porté Brice Clotaire Oligui Nguema à la tête du gouvernement, le pays cherche à redéfinir son modèle de développement. Le Plan National de Croissance et de Développement (PNCD), présenté par les nouvelles autorités comme feuille de route économique, constitue désormais le cadre de référence officiel autour duquel s’organise le débat sur la transformation productive du pays.
C’est précisément à ce plan que l’entrepreneur fait référence dans son intervention. Pour lui, la réussite du PNCD ne dépendra pas uniquement de la qualité de sa conception, mais de la capacité à identifier et à mobiliser des opérateurs nationaux crédibles pour en porter la mise en œuvre. « Le Gabon a des talents, des ressources et une vision. Il nous reste à construire les structures qui porteront cette ambition. La réussite du PNCD sera le fruit de notre capacité à faire confiance à nos propres forces. » A-t-il indiqué.
L’appel aux champions nationaux n’est pas nouveau sur le continent africain. Des pays comme le Rwanda, l’Éthiopie ou le Maroc ont, à des degrés divers, développé des politiques délibérées de soutien à des acteurs privés locaux dans des secteurs jugés stratégiques: logistique, finance, agroalimentaire, télécommunications. Le Gabon, dont l’économie reste structurellement dépendante des exportations pétrolières et des opérateurs étrangers dans plusieurs filières, peine encore à inscrire ce modèle dans la durée.
Dans une longue lettre ouverte publiée en réaction à l’intervention de l’entrepreneur gabonais lors du sommet de Malabo, André Bouassa, entrepreneur et observateur de la vie économique gabonaise, salue le propos mais formule une exigence : passer de la parole à la méthode. « Le Gabon aime les grandes conférences. Le Gabon aime les missions officielles, les forums, les délégations, les rencontres de haut niveau, les annonces ambitieuses. Nous excellons souvent dans l’art de l’événementiel institutionnel. Mais une question essentielle demeure : faisons-nous réellement le bilan des résultats de ces événements ? »
Cette interpellation touche à une tension récurrente dans le débat sur le développement en Afrique centrale : la multiplication des espaces de dialogue ne produit pas mécaniquement des transformations structurelles. Bouassa liste les conditions qu’il juge indispensables : identifier les secteurs stratégiques à souverainiser, sélectionner des opérateurs nationaux crédibles, définir des cadres d’exécution exigeants, et mesurer les performances avec rigueur.
L’un des points de convergence entre les deux hommes réside dans la manière de définir le patriotisme économique. Ni l’un ni l’autre ne l’entendent comme un repli protectionniste ou comme un rejet des partenariats étrangers. Moussadji Nzamba parle d’une « discipline » : fédérer les acteurs opérationnels, bâtir des alliances solides, sortir des intérêts particuliers. Bouassa, lui, y ajoute la nécessité de dépasser les rivalités personnelles qui freinent souvent la mise en commun des talents.
Pour André Bouassa « La souveraineté économique ne se proclame pas. Elle se construit à travers des entreprises solides, des institutions crédibles, des alliances intelligentes et une volonté politique constante. »
Ce cadrage est significatif. Il déplace la discussion des postures identitaires vers une logique d’organisation industrielle et institutionnelle. Il pose la question, plus difficile, des mécanismes concrets : comment l’État gabonais peut-il soutenir des acteurs locaux sans verser dans le clientélisme ? Comment les entreprises privées nationales peuvent-elles accéder au financement, aux marchés publics et aux partenariats techniques dans des conditions équitables et transparentes ?







