Le débat monétaire est revenu avec fracas au cœur des discussions économiques africaines. En recommandant publiquement une dévaluation du franc CFA d’Afrique centrale, la banque américaine Citigroup a remis sur la table un sujet que les États de la zone CEMAC considéraient jusqu’ici comme explosif. Relayée par Bloomberg, l’analyse portée par l’économiste David Cowan prétend offrir une solution à l’érosion des réserves de change et à l’endettement croissant des pays d’Afrique centrale. Mais derrière l’apparente rationalité technocratique de cette recommandation se cache, pour le Gabon, une perspective aux conséquences potentiellement dévastatrices.
Car en réalité, une dévaluation du franc CFA ne constituerait pas une simple correction monétaire. Elle provoquerait un choc économique et social majeur dans un pays dont la structure reste profondément dépendante des importations. Le Gabon importe près de 80 % de ses produits alimentaires, la quasi-totalité de ses médicaments, de ses équipements industriels et de ses biens manufacturés. Dans ces conditions, une dévaluation de 30 % entraînerait mécaniquement une hausse équivalente du coût de la vie. Les ménages gabonais, déjà confrontés depuis des années à l’érosion du pouvoir d’achat, seraient les premiers frappés.
Le souvenir de la dévaluation de janvier 1994 demeure encore gravé dans les mémoires. En une nuit, les salaires, les retraites et l’épargne avaient perdu la moitié de leur valeur. Trente-deux ans plus tard, le traumatisme collectif reste intact. Aujourd’hui encore, le SMIG gabonais demeure fixé à 80 000 FCFA depuis 2006. Une nouvelle dévaluation reviendrait à imposer une chute brutale du niveau de vie à des populations déjà fragilisées par la hausse continue des prix. Le panier alimentaire d’une famille moyenne exploserait, les loyers suivraient, les médicaments deviendraient plus coûteux et les dépenses scolaires plus lourdes. Ce serait, pour une grande partie de la classe moyenne urbaine, une descente brutale vers la précarité.
Mais l’onde de choc ne s’arrêterait pas aux ménages. Elle atteindrait directement les finances publiques. Selon les projections de Fitch Ratings, la dette publique gabonaise devrait déjà dépasser 85 % du PIB en 2026. Or une large partie de cette dette est libellée en devises étrangères, principalement en dollars et en euros. Une dévaluation augmenterait instantanément le poids de cette dette en monnaie nationale, sans que l’État n’emprunte un seul franc supplémentaire. Le ratio dette/PIB franchirait alors le seuil psychologique des 100 %, exposant le pays à une dégradation de sa notation financière et à une fermeture progressive des marchés.
L’argument central des défenseurs de la dévaluation repose pourtant sur une idée simple : rendre les exportations plus compétitives. En théorie, le raisonnement tient. En pratique, il s’applique mal au Gabon. Le pétrole et le manganèse représentent plus de 90 % des exportations nationales. Ces matières premières sont cotées en dollars sur les marchés internationaux. Le prix du baril ou du minerai ne dépend donc pas de la valeur du FCFA. Comme le rappellent plusieurs économistes, une dévaluation profiterait surtout à des économies manufacturières capables d’exporter massivement des biens transformés. Or le Gabon reste une économie largement rentière. « Le gain compétitif d’une dévaluation est proportionnel au degré de diversification de l’économie », soulignent plusieurs analystes financiers. En clair, le Gabon subirait les coûts d’une dévaluation sans bénéficier réellement de ses avantages.
La question dépasse désormais la seule sphère économique. Elle touche à la stabilité politique et à la confiance collective. Depuis le 30 août 2023, les autorités gabonaises tentent de reconstruire un contrat social fragilisé par des années de tensions et d’incertitudes. Dans ce contexte, une dévaluation serait perçue comme l’aveu d’une incapacité structurelle à stabiliser l’économie nationale. Elle viendrait fissurer le récit de redressement porté par les nouvelles autorités et raviver les peurs anciennes liées à la fragilité du franc CFA.
D’ailleurs, les institutions compétentes se sont empressées de prendre leurs distances avec les recommandations de Citi. Le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique Centrale, Yvon Sana Bangui, a multiplié les déclarations fermes pour écarter cette hypothèse. « Il n’y aura pas de dévaluation en Afrique centrale », a-t-il assuré publiquement, réaffirmant que cette option n’était « pas à l’ordre du jour ». Même tonalité du côté de S&P Global Ratings, qui juge un tel scénario « hautement improbable à court terme ». Quant au Fonds monétaire international, actuellement en discussion avec Libreville pour un nouveau programme économique, aucune condition de cette nature n’a été évoquée.
En réalité, le problème de la zone CEMAC n’est pas d’abord monétaire. Il est budgétaire, structurel et productif. Les défis existent : faiblesse des réserves, dépendance aux hydrocarbures, pression sur les finances publiques. Mais la réponse ne peut être un ajustement brutal qui ferait porter aux populations le coût principal des déséquilibres. Le Gabon a déjà engagé plusieurs réformes destinées à restaurer ses équilibres macroéconomiques : maîtrise des dépenses publiques, renforcement du rapatriement des recettes d’exportation, restructuration de certains secteurs stratégiques et relance des investissements miniers. Ces chantiers sont longs, complexes et politiquement coûteux. Mais ils s’attaquent aux causes profondes des fragilités économiques.
Au fond, le débat ouvert par Citi révèle deux visions opposées de l’économie. D’un côté, une lecture financière internationale qui considère le taux de change comme un simple instrument d’ajustement technique. De l’autre, une réalité africaine où la monnaie demeure aussi un facteur de stabilité sociale, de mémoire collective et de souveraineté politique. Dans un pays importateur, endetté et encore faiblement industrialisé comme le Gabon, une dévaluation ne serait pas un remède. Elle risquerait plutôt d’être le déclencheur d’une crise sociale majeure.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut ou non dévaluer le franc CFA. Le véritable combat consiste à bâtir une économie suffisamment solide pour que cette option ne devienne jamais nécessaire. C’est précisément sur cette ligne de crête que le Gabon tente aujourd’hui d’avancer, entre discipline budgétaire, impératif de stabilité et ambition de transformation économique.







